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LE MONT-BLANC DEPUIS L’OCÉAN

Changer d'approche - épisode 1

"Réserver sa place au refuge du Goûter trois mois à l’avance. Aller à Chamonix en voiture. Prendre le Tramway du Mont-Blanc et se hisser jusqu’au refuge chargé d’un gros sac à dos. Se lever à 3 heures du matin en même temps que 150 autres personnes, marcher à la queue leu leu vers le sommet… Le mont Blanc par la voie normale n’attire plus vraiment les amoureux de nature et de montagne ! Sauf ceux qui ont une bonne dose d’imagination et font tout différemment, comme Armel qui a gagné le prix coup de cœur « Carnets d’Aventures » du concours « Le Yéti » et qui voit donc le récit de son aventure publié dans nos colonnes." [Magazine Carnets d'Aventures]

      J’avais décidé depuis longtemps de gravir le mont Blanc. Mais, comme si cette ascension en avait besoin, j’avais envie de lui rendre ses lettres de noblesses : partir d’en bas, de tout en bas

Cela faisait trois ans que j’expérimentais le voyage à vélo. Un mode de déplacement attirant par son rythme, par la liberté qu’il offre, par la restriction qu’il impose sur la quantité d’affaires à emporter, et parce que la distance parcourue ne se résume pas qu’au prix du carburant consommé. Un mode de déplacement humble face à la nature, grâce auquel la chaleur, le froid, le vent, la pluie, le relief reprennent tout leur sens.

J’avais décidé depuis longtemps de gravir le mont Blanc. Mais, comme si cette ascension en avait besoin, j’avais envie de lui rendre ses lettres de noblesses : partir d’en bas, de tout en bas, partir du niveau 0, en m’approchant le plus possible du style alpin.

Résident au Havre, à près de 1 000 km du sommet, l’approche à vélo est apparue comme une évidence. Quand on habite le bord de mer, qui plus est en Normandie, le chemin à parcourir pour gagner les cimes enneigées peut paraître contraignant. Mais, quand on regarde le problème différemment, il devient prétexte à l’aventure : celle qui est à portée de main, accessible, loin des clichés sur les endroits les plus reculés de la planète. J’ai décidé de tracer une ligne droite à la règle entre Le Havre et le sommet du mont Blanc, entre route loxodromique et orthodromique* : le cap était donné !

Quelques mois de préparation plus tard, par un beau matin de juin, je franchissais le seuil de ma maison et enfourchais mon VTT personnalisé pour l’occasion, lesté de mon équipement : tente, nourriture pour 7 jours, crampons, piolet, etc. Direction : le toit de l’Europe occidentale !

LA VIDEO DE L'AVENTURE

Le Mont Blanc depuis l'océan

Durée : 3min 21

Le projet… et la réalité du terrain

Le départ. J’aime ce moment où se mêlent excitation, émotion, fébrilité, appréhension, doute, incertitude… Pour commencer, celle de la météo. En ce début d’été 2014, rien n’est simple. Pour ce premier jour, le soleil est présent, mais ça ne durera pas.

Mon vélo n’a jamais été autant chargé : un peu plus de 16 kg à l’avant, 25 kg à l’arrière, 3 kg pour la sacoche de guidon, près de 2 litres d’eau sur le cadre. Je ne suis pas très serein. Je guette tout bruit ou frottement suspect, je contourne chaque déformation du bitume… Le pilotage est d’abord incertain : le chargement trop lourd sur la fourche me donne du fil à retordre, puis devient peu à peu moins contraignant. On s’habitue à tout paraît-il !

Comme pour mes deux précédentes expériences à vélo (dont la traversée de la Normandie avec une remorque, accompagné de mon fils), j’ai fait le choix de construire mon tracé avec Google Earth : un grand trait entre le point de départ et le point d’arrivée, des points de passages « incontournables », puis une recherche plus fine de tous les cheminements qui m’éloignent des voies de circulation principales : voies vertes, chemins ruraux, chemins de randonnée, chemins agricoles, etc. J’y repère également des emplacements de bivouac potentiel.

Pour cette approche du mont Blanc, la réalité du terrain sera souvent différente : chemins impraticables du fait de la végétation ou trop accidentés, une zone de bivouac qui semblait parfaite et qui s’avère être sur une pente à 45°, etc. Je dois parfois accepter de pousser mon vélo, voire de revenir sur mes pas, et réadapter sans cesse mon plan de marche. De nombreuses fois, je m’agace de ces kilomètres perdus, du temps qui file sans que je n’avance. Au soir du 4e jour de mon périple, alors que je n’ai pas encore atteint le moindre relief montagneux, j’ai un retard d’une journée entière sur mon plan de route, soit 50 % de la marge que je m’étais accordée. Le doute s’installe. L’humidité aussi…

Été 2014, été pourri…

Le soleil généreux des premiers jours laisse peu à peu place à la pluie, à l’orage et au vent. Au fil des montages et démontages sous la pluie, l’air dans la tente devient moite. Il n’est plus possible de faire sécher les vêtements. Chaque matin, j’enfile short et tee-shirt humides et froids. Dans la journée, je suis de temps à autre obligé de me mettre à l’abri des trombes d’eau qui s’abattent et, surtout, des éclairs qui zèbrent le ciel et s’abattent parfois au sol. J’engage à plusieurs reprises une course contre la montre avec ces fronts orageux, l’objectif étant de les laisser dans mon dos et ainsi d’éviter leurs trajectoires. Cela devient presque un jeu ! Parfois je gagne, parfois je perds.

Mon arrivée en Suisse, sur les rives du lac Léman restera un moment fort. Le ciel devient noir en quelques instants, le tonnerre gronde et un vent puissant se met à souffler. Les arbres sont chahutés à tout va, les branchages les moins robustes jonchent déjà le sol ! Après quelques kilomètres à lutter contre le vent et la pluie, je finis par trouver une zone de bivouac.

Mes lieux de campements sont très variés : tantôt bivouac improvisé, tantôt dans un camping situé sur ma route. Je ne me suis fixé aucune règle en la matière et je m’adapte. J’ai néanmoins un penchant pour le bivouac sauvage… C’est dans le Jura, totalement par hasard, que j’ai trouvé le meilleur emplacement : une vaste clairière, loin de toute habitation. Je suis accueilli par des cris de sangliers plutôt impressionnants ! Pour la première fois depuis mon départ, le signal du réseau téléphonique est nul. J’installe ma tente, prépare mon repas lyophilisé du soir. Aucun bruit, si ce n’est celui de la nature… Je jubile.

Si la météo n’est pas toujours au rendez-vous, si ma trace n’est pas exactement celle prévue, il ne se passe pas une journée où je regrette mon choix. La France offre une diversité de paysages incroyable et il y a toujours une voie, carrossable ou non, qui vous permet d’aboutir. De la côte normande aux premiers reliefs savoyards, du porte-à-porte pour obtenir de l’eau en passant par les problèmes mécaniques, chaque jour se succède et est riche de moments improbables, de découvertes, de rencontres, de galères, de petits moments de triomphe…

En Normandie, en traversant la forêt des Moulinards, je croise lapins, biches et un renard. Je tombe également nez à nez avec une famille de sangliers. Seulement vingt mètres nous séparent, je ne suis pas très rassuré. Un coup d’oeil et ils filent !

Sur les routes de la Côte-d’Or, sans savoir pourquoi ni comment, alors que je poussais péniblement sur les pédales, me voilà poursuivi par un essaim de taons. Une bonne dizaine d’entre eux commence à m’entourer et malgré une première accélération, ils sont toujours à mes trousses ! Obnubilé par mes poursuivants, j’échappe de très peu à la sortie de route…

J’accélère encore, il me faudra encore près d’un kilomètre pour m’en débarrasser.

En longeant le Canal de Bourgogne, je traverse à pleine vitesse un nid-de-poule. Dans le choc, je perds ma sacoche arrière gauche. Mayday* ! Mayday ! Plus de peur que de mal, rien n’est cassé. Je replace le tout et je suis de nouveau opérationnel.

Dans le Jura, à peine les premiers contreforts abordés, je me retrouve bientôt dans une section accidentée m’obligeant à mettre pied à terre et à pousser ma monture. Après quatre longs kilomètres d’effort, j’arrive au pied d’une église. Alors que je marque une pause à l’ombre du clocher, le curé de la paroisse vient à ma rencontre. Nous échangeons quelques instants, il me vante la beauté du Jura, je lui conte mon voyage, il me parle de son histoire… Peu après avoir atteint la rive française du lac Léman, c’est un homme sur le bord de la route avec son vélo qui m’interpelle. Je m’arrête. Il cherche 1,20 € pour aller s’acheter une carte téléphonique. Je lui donne les quelques pièces de monnaie manquantes et nous discutons un peu. Quand je lui dis que je vais jusqu’à Chamonix, il me regarde avec de grands yeux : « Avec ton vélo ? » « Bah oui ! » Une poignée de mains chaleureuse et je repars le moral gonflé à bloc. Le franchissement du col de Savine, peu avant Morbier puis, dans la même journée, du col de la Givrine en Suisse, resteront des moments forts. Le doute laisse place à l’euphorie, à l’émotion.

J’ai tenu le choc : le mont Blanc est droit devant ! Au matin de ce qui devrait être ma dernière journée d’approche à vélo, c’est l’impatience qui prédomine. Il pleut depuis 22 h 00 la veille. Je remballe la tente gonflée d’eau. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas la pluie qui m’arrêtera. Je ne suis plus qu’à quelques kilomètres de Chamonix. Alors, je roule sous la pluie, mange sous la pluie, prends quelques photos, encore et toujours, sous la pluie. Au passage, ma veste Gore-Tex est transpercée par l’humidité ambiante. Je suis trempé jusqu’aux os. Peu importe, le mont Blanc est là, à portée de main. Après 9 jours à pédaler, j’arrive à Chamonix. Jacques Balmat et Michel Paccard, figés sur leur socle de granit, indiquent le sommet du mont Blanc.

Malheureusement pour la suite, Dame Météo n’a pas décidé d’être clémente avec moi…

La patience, mère de toutes les réussites

Après trois jours d’attente, je dois renoncer. La météo, en ce début de mois de juillet, est vraiment exécrable sur le massif. Je reprends donc le train en direction du Havre, sans avoir pu tenter l’ascension du mont Blanc, sans même l’avoir vu ! Pas de déception mais, privé de la cerise sur le gâteau, un certain sentiment de frustration… Il ne m’est pas possible d’en rester là.

Près de deux mois s’écoulent et une fenêtre de tir se présente enfin : disponibilité et météo favorable. Quelques échanges de messages avec Lionel, un ami guide qui m’a hébergé lors de mon arrivée à vélo à Chamonix, et la décision est prise en quelques heures : la tentative d’ascension se fera en une seule journée, en mode light… Cela veut dire que nous partirons avec un minimum de matériel : casque, baudrier, crampons. Nous ne serons pas non plus en mode « Kilian Jornet* » ! Si les conditions météo se dégradent, nous ferons demi-tour. Le lendemain, je traverse à nouveau la France mais, cette fois-ci, en train.

Lionel me rejoint au départ du Tramway du Mont-Blanc. Tous deux en tenue de trail (short, baskets, chaussettes de contention), nous sommes un peu des ovnis dans cette file d’attente.

La bonne humeur règne, quelques compères de Lionel nous chambrent gentiment : « Salut les skyrunners ! »

Dès le début de l’ascension, je trouve rapidement mon rythme : ni trop rapide, ni trop lent. Pas question de se mettre au taquet dans ces premiers mètres, le chemin est long et plein d’inconnus. À l’abord du premier glacier, nous quittons short et baskets pour enfiler pantalon, chaussures d’alpinisme et crampons…

Après le refuge du Goûter, nous sommes quasiment seuls.

Nous enchaînons le dôme du Goûter, puis l’arête des Bosses, souvent aérienne. Il fait toujours grand soleil, seuls quelques cumulus apparaissent sur les massifs voisins. Au loin, on aperçoit l’aiguille du Midi. Quel paysage, je suis aux anges ! Nous abordons enfin la magnifique arête sommitale, la pente faiblit.

Ça y est, nous y sommes… et seuls en plus ! Il nous aura fallu un peu plus de 6 heures pour atteindre le sommet, et pour moi dix jours en tout depuis Le Havre. Je prends quelques minutes pour savourer ce moment, l’aboutissement de mon projet.

D’un sommet à l’autre

Comment ne pas penser à une suite. Repartir, mieux préparé et riche de cette expérience. Il y a tant de chemins à inventer !

Il y a tant de cimes à parcourir, tant de regards à croiser ! Ce premier acte réussi me permet d’appréhender la distance qui me sépare des autres massifs montagneux européens d’une manière différente.

Habiter en Normandie n’est plus un obstacle à la pratique de la montagne, cela se transforme en chance : celle de pouvoir se lancer dans une nouvelle approche, une approche qui prend sens grâce à chacun des jours qui nous rapprochent du but.

Grâce au vélo, ce qui me semblait inaccessible hier ne l’est plus aujourd’hui. Je prépare déjà mon nouveau projet : l’ascension du Ben Nevis en Écosse dans les Highlands en partant du Havre… à vélo bien sûr !

Le récit complet de l'aventure ici :

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